Témoignage d'un membre de la commission d'enquête

L'amiral Jean CAZENAVE, aujourd'hui retraité, a rédigé ses mémoires pour raconter sa carrière à ses enfants. Il y raconte les travaux de la commission d’enquête qui tenta d'élucider les causes de la disparition de la Minerve. 

Jean Cazenave en 1979

-Photo Noyale Piot

"Au mois de Janvier la Minerve avait disparu. Elle faisait un exercice avec un avion de l'Aéronautique Navale dans le sud du Cap Sicié. La mer était très grosse. Avant sa disparition, on savait que le sous-marin était au schnorchel.

 

La Minerve venait d'effectuer un grand carénage à Toulon et le LV FAUVE, que je connaissais peu, venait d'en prendre le commandement après plusieurs embarquements sur des sous-marins du même type. Ses qualités professionnelles étaient reconnues. L'équipage de la Minerve était composé d'officiers que j'avais eus avec moi sur l’Eurydice comme GADONNET et AGNUS et la moitié de la Maistrance de mon sous-marin. Ce fut un choc pour moi. La moitié des officiers et officiers-mariniers faisaient partie de mon équipage sur l'Eurydice. J'eus énormément de peine.

Une commission d’enquête fut désignée. J'en fus membre en tant qu'ancien commandant d'un sous-marin du même type. A partir du mois d'avril et jusqu'en juin, la Commission se réunit plusieurs fois par semaine à Paris, rue Octave Gérard.

 

Le président de la Commission était l'amiral EVENOU, inspecteur général de la Marine et ses membres étaient le capitaine de vaisseau LASSERRE de l’EMM, l’ingénieur du Génie Maritime DEVAUCHELLES et moi-même.

 

Premières auditions

Pendant des jours, nous avons étudié tout ce qui était colporté par la presse, basé sur des témoignages parfois douteux, reçu les amiraux, le préfet maritime de Toulon, le commandant des Forces Sous-Marines, le pilote de l'avion Breguet-Atlartic qui avait travaillé avec le sous-marin juste avant sa disparition.

Toutes ces auditions ne nous permettaient pas de connaitre l'heure et le lieu à 100 nautiques près et encore moins les causes de l'accident

L'accident du sous marin nuclaire américain Tresher

Par notre attaché militaire à Washington, nous avons fait venir le rapport du Congrès américain sur la disparition du sous-marin nucléaire américain Thresher en mars1963.

 

Je me souviendrai toute ma vie de ce rapport.

Le bâtiment de surface, qui était en contact avec le sous-marin jusqu'à sa disparition, avait enregistré toutes les conversations avec le commandant du sous-marin jusqu'au bruit de l'implosion par 600 mètres de fond. Le Thresher faisait un essai à vitesse maximum à l’immersion de 50 mètres, fuite d'eau sur un tuyau d'eau de mer traversant le local électricité, vaporisation d'eau sous pression sur les armoires d'alimentation électrique amenant l’arrêt des pompes primaires du réacteur et le stoppage de la propulsion. Le bâtiment perd de la vitesse, ne répond plus aux commandes des barres de plongée, mal pesé (trop lourd) commence à couler.

Le commandant ordonne : « Surface, chassez partout », mais l'air n'arrive pas aux ballasts, la détente de l’air ayant provoqué des bouchons de glace dans les tuyaux et les derniers mots du pacha « 400 mètres, 500 mètres...» et le bruit de l'implosion.

Dans le rapport, figuraient aussi les conclusions du Congrès sur les travaux effectués pendant le carénage du Thresher par la société privée chargée de l'entretien du sous-marin. Les questions des sénateurs étaient pertinentes et montraient une grande connaissance des élus sur le fonctionnement des entreprises.

Premières hypothèses

Ce compte-rendu nous fit penser à une voie d'eau accidentelle pour expliquer la disparition de la Minerve. En tant qu'ancien commandant de l'Eurydice, j’émis deux hypothèses :

  • la première : pour tenir l’immersion périscopique par gros temps, le bâtiment devait être pesé «lourd».

  • La deuxième : j'avais eu durant mon commandement des problèmes de clapet de tête du schnorchel. S'il se referme lentement, on embarquait beaucoup d'eau et il fallait assécher sans discontinuer la caisse d'eau de mer dans laquelle dégueulait l’eau embarquée par le tube d'air.


​La Commission accepta mes hypothèses après les avoir fait vérifier par la Direction des Constructions Navales.

 

Une cause supposée de la disparition et retenue par la Commission fut : « bâtiment perdant l'immersion périscopique, pesé lourd et ayant embarqué beaucoup d'eau de mer par son tube d'air ». Il nous fallait connaître le lieu et si possible l'heure de la disparition pour faire des recherches.

 

Recherches de l'heure et du lieu

Une chose était certaine : l'implosion de la coque avait dû provoquer une onde sonore. Les journaux méridionaux relataient que des habitants de la côte Varoise avaient entendu plusieurs explosions ce jour-là.

 

On fit comparaître l'ingénieur du Génie Maritime COPPIN, responsable à la Pyrotechnie de la CEPY (Commission d'Études Pratiques Pyrotechnie). Il nous dit que ses services n'avaient fait aucune expérimentation ce jour-là. Il ajouta que chaque fois qu'un organisme civil ou militaire effectuait une utilisation d'explosifs, il devait le déclarer au Laboratoire de Géophysique dirigé par le Professeur ROCARD [1].
Le président de la Commission contacta le laboratoire pour savoir ce qui avait été enregistré ce jour-là. En fait, ce laboratoire avait pour mission de capter tous les mouvements sismologiques attribuables à des explosions. Le but secret de ce laboratoire, qui avait des installations dans le monde entier, était d'enregistrer les explosions atomiques souterraines pratiquées par les Russes ou les Américains, d'en déterminer la puissance et si possible la localisation.

 

Le Professeur ROCARD vint lui-même avec un vieux cartable d'écolier rempli de documents. Nous vîmes arriver une sorte de «savant Cosinus» (col cassé et nœud papillon noir).  Il nous présenta les enregistrements effectués le jour de la disparition et nous dit :

 

« Vous voyez sur ces différents relevés qu'une explosion sous-marine crée une surpression. Or ce Jour-là à 07h59, j’ai une dépression que je n'arrive pas à m'expliquer. Maintenant, je comprends enfin. Cela doit correspondre à une implosion et peut-être à celle de la coque de votre sous-marin. Je vous remercie beaucoup de m’avoir permis de développer nos connaissances ».

 

Nous restâmes muets. On n'osa à peine lui demander s'il pouvait situer l'événement.

 

« Mes trois relèvements fournis par mes sismographes donnent une zone d'incertitude de 10 nautiques à 100 nautiques dans le sud de Sicié. Vous m'excuserez, mes sismographes ont une meilleure précision sur les explosions souterraines à l'Est. Je vous remercie de m'avoir invité et d'avoir fait progresser notre savoir ».

 

Il prit son chapeau et nous quitta... accompagné de l'amiral. Le personnage nous avait impressionnés.

Conclusions de la commission d'enquête

De ses propos, nous retînmes une large zone sur laquelle on fit plonger le Bathyscaphe qui ne trouva rien car les fonds à cet endroit sont très profonds et tourmentés.

 

Nous avions une heure exacte de la disparition, 07h59. 8h00, c'est l'heure de la relève de quart, moment où ceux qui quittent sont pressés de faire autre chose et ceux qui prennent ne sont pas forcément parfaitement éveillés.

 

La Commission passa deux mois à réfléchir et à rédiger son rapport.

 

Nos conclusions furent multiples : après l'étude de l'accident du Tresher, on fit modifier la construction du Redoutable [2]:

  • interdiction de passage de tuyau d'eau de mer sous pression dans les locaux électriques

  • étude et mise en place au Central d'un calculateur de pesée permettant de connaitre en permanence le poids du sous-marin pour contrebalancer la poussée d'Archimède

  • mise en place d'énormes bouteilles d'air dites de «Chasse  Rapide» à l'avant du SNLE pour lui donner une pointe positive en cas d'avarie.
     

On multiplia les consignes d'utilisation des matériels et le volume des « consignes générales ». On remplaça « réflexion, bon sens, professionnalisme...» par des volumes de documents.

On décida d'une mesure applicable à toute la Marine nationale : les relèves de quart se feraient poste par poste, ordonnées par un officier de quart et seraient échelonnées dans le temps.

 

La Commission estimait avoir fait son travail. L'amiral Evenou apporta le rapport à l'amiral Patou (CEMM). Quinze jours après, la Commission était de nouveau convoquée à Paris par l'amiral pour nous communiquer les impressions du CEMM : l'amiral était satisfait car il ne m'a fait qu'une seule remarque : « Ton rapport se lit comme un roman policier et j'ai horreur des romans policiers ». No comment..."

[1] Le père de l'homme politique Michel ROCARD

[2] 1° Sous-Marin Nucléaire Lanceur d'Engins français lancé le 29 mars 1967 et armé le 1° décembre 1971

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